Quality Street art #2 – Epi2mik

Le Street art fait partie de nos vies, il a envahi nos villes, mais aussi la publicité et les objets du quotidien. L’oiseau a décidé de faire le portrait des Street artistes qui décorent nos rues. Pour ce deuxième article, nous avons choisi de rencontrer Epi2mik, artiste très prolifique qui a répandu son épidémie dans toute la ville de Caen. Profitez bien de cet interview car Epi2mik va changer de ville dans peu de temps, il part contaminer Rennes et d’autres villes.

Comment as-tu découvert le Street art ?
Epi2mik : Je ne le connaissais pas avant de peindre dans la rue en fait. J’ai fait les Beaux-Arts et là-bas, il y a tout un courant plutôt Land Art avec des artistes comme Smithon ou Pennone. [NDLR: Le land art est une tendance artistique qui se base sur l’utilisation de matériaux trouvés dans la nature, comme les roches, le sable ou le bois. Ces œuvres contemporaines s’exposent à l’extérieur jusqu’à leur érosion naturelle.] J’ai pris mon travail comme du Land Art mais, comme j’habitais en ville, j’ai commencé à peindre dehors avec les supports propres à la ville. C’est après que j’ai découvert le Street art, le graffiti, ce n’était pas du tout mon univers. Le graffiti c’était plus associé au hip-hop alors que moi j’écoutais plutôt du rock ou de la techno. J’avais fait tout un travail sur le côté “in situ” [NDLR : Une œuvre « in situ » (« sur place ») est exécutée en fonction du lieu où elle est montrée, pour y jouer 3) Gouttièresun rôle actif, souvent jouant avec l’espace. L’œuvre « in situ » est aujourd’hui généralement unique (non rejouée) et éphémère, présentée sous forme d’installation.] Avec des artistes comme Buren, qui travaillent sur place, qui n’ont pas d’atelier. Au départ, j’ai travaillé avec les cercles et je les utilisais là où j’étais, si on m’invitait à un endroit, je faisais mes œuvres à partir de ça.C‘est à partir du moment où j’ai perdu mon atelier que j’ai peint dans la rue, j’ai commencé à peindre les poubelles, les gouttières, etc. Là j’ai rencontré des gens comme Emeric [NDLR : Emeric Brunet, acteur de la culture alternative sur Caen] à vélo, qui me suivait la nuit, qui me rencontrait, qui m’a dit que c’était une bonne idée de ne faire que ça, donc j’ai dit “oui, pourquoi pas.” et c’est parti !

Donc tu ne te revendiques pas du tout comme graffeur ?
Non, pas du tout, il n’y avait jamais aucune dégradation. À chaque fois j’utilisais des murs abîmés ou des sorties de gouttières, des bouts de trottoir. Des endroits qui appartenaient vraiment à tout le monde, je ne me suis jamais attaqué à des propriétés de particuliers ni fait de dégradations, je ne revendiquais rien. C’était plus une façon de travailler, de poser ma petite maladie, mon petit truc, que ça change de couleur.

Pourquoi as-tu été attiré par ce domaine artistique ?
Je crois que je suis une peu “tripophobe” en fait, j’ai consommé de la drogue tôt dans ma vie, du LSD, à l’âge de 14 ans. Ça a donné chez moi une tendance à “triper” sur une seule forme, la démultiplier, jusqu’à en faire autre chose. Ça a développé chez moi une sorte de schizophrénie, c’est devenu une obsession. J’ai effectué trois ou quatre séjours en Hôpital Psychiatrique et c’est là-bas que j’ai eu le temps d’y réfléchir, de mûrir le concept.

Quand as-tu commencé à peindre ?
Depuis tout petit. Au début c’était du dessin surtout. Je suis quelqu’un de très visuel, tout passe par l’image pour moi, je ne retiens pas les chiffres par exemple. J’ai commencé à crayonner tout petit : même pour comprendre ce qu’on me disait à l’école, je faisais des schémas, des dessins.

1) feutres et à l'encre sur du papier photographique viergeQuelle est ta technique et quels outils utilises-tu ?
En dessin ce sont des feutres les plus fins possible, sur du papier photo, ça glisse bien. Mon crayon est tellement fin que je peux mettre des bulles dans les bulles dans les bulles… C’est comme un zoom ou une mise en abîme qui ne s’arrête jamais, c’est génial.

Justement, pourquoi le choix du papier photographique ?
C’est très agréable à utiliser et ça prend des matières qui n’accrochent pas forcément sur du papier normal. Comme le café ou le thé qui se désagrègent vite. Alors que sur papier photo, dès que c’est pris, ça ne bouge plus. J’ai aussi fait des dessins avec du vin, c’est magnifique. Ou sinon dehors c’est de l’acrylique et des pinceaux. Je n’utilise jamais de la bombe, ça fait du bruit et ça pue. Comme j’aime bien travailler la nuit, j’aime être un petit chat, discret, prendre mon temps sans qu’on me dérange. Pour la Police ça m’a beaucoup aidé, puisque je ne faisais pas de bruit ni de dégradations, que mon action n’était pas violente, j’ai été moins embêté que les graffeurs traditionnels. Le pinceau me permet aussi d’avoir des traits précis et un rendu très précis. Comme l’escalier que j’ai fait au Lux, je suis passé devant il n’y a pas longtemps, je me suis remémoré tout le temps que j’y avais passé… L’acrylique ça tient vraiment longtemps. Certaines de mes œuvres, ça fait plus de 10 ans que je les ai peintes, elles ne se sont toujours pas effacé. 2) escaliers Lux

Comment définirais-tu ton style ?
Je suis à cheval sur des tas de choses, le côté viral de mon travail m’autorise le fait de travailler sur des tas de supports, les murs, le mobilier urbain, le papier, objets, faire des clins d’œil sur les magazines. Quand j’ai fait mon exposition à Paris au cabinet d’amateur, j’ai pris tout ce que je trouvais dans la ville, j’ai toujours des crayons sur moi et j’en mettais partout. Pendant toute la semaine de mon exposition, j’avais des cloques tellement je crayonnais partout. Ce n’est pas le support qui m’intéresse mais plutôt le moment où j’ai envie de le faire. Je cherche à ce que ce soit instinctif, que ce soit vraiment plus qu’une envie, que ce soit nécessaire, évident. Comme j’ai un travail plastique qui continue, chez moi il ne peut pas y avoir du rupture, c’est toute une évolution, comme une maladie qui grossit. Un travail de toute une vie. Comme opalka [NDLR : Roman Opalka, peintre franco-polonais qui de 1965 à sa mort, se consacre à l’œuvre de sa vie dont le but est d’inscrire une trace d’un temps irréversible.] qui mettait des chiffres de plus en plus blancs sur son visage au fur et à mesure qu’il vieillissait jusqu’à son décès. Son concept était déjà prévu au tout départ pour durer jusqu’à sa fin. C’est le genre d’artiste que j’ai bien aimé.

Comment appeler les formes que tu répètes à l’infini ? Des O ? Des bulles ?
Moi, j’appelle ça un petit virus, une petite molécule qui se multiplie.

Quand as-tu commencé à utiliser cette molécule ?
En hospitalisation, j’ai lu les bouquins des médecins, et comme je n’avais pas le droit de dessiner ni de lire, je leur piquais leurs bouquins et leurs crayons. Je me suis beaucoup intéressé à tout ce qui était moléculaire.

4) NeuronesC’est pour ça que dans ton travail, il y a des formes qui ressemblent beaucoup à des neurones.
C’est ça, j’essaye d’imaginer comment se déplace l’énergie dans le cerveau entre les synapses, comment se déplacent les informations. J’essaye de mettre des images sur ce que je ne vois pas, en moi ou à l’extérieur, ce qui est microscopique.

Tu parles facilement de tes séjours en hôpital psychiatrique, de tes problèmes de « socialisation ».
Oui j’en parle d’autant plus facilement que ça a été compliqué pour moi. J’ai fait tellement d’aller-retour que ce soit en psychiatrie ou avec des médecins. Il ne faut pas hésiter à avoir recours à ce genre de personnes, quand tu as la grippe, tu te soignes, là c’est pareil. Il ne faut pas mettre trop d’affects dans ce genre de choses. J’ai un passé, je l’assume et je vis avec.

Tu n’as pas de site internet mais tu es très actif sur ta page Facebook, quel est ton rapport avec cet outil de communication ?
Avant je n’étais pas très enthousiaste vis-à-vis de Facebook. Mais je me suis pris au jeu, on peut voir les statistiques, je trouve ça très intéressant.  Là par exemple j’ai 150 000 personnes qui viennent visiter ma page tous les 5 jours ! Même si je n’ai pas de galerie ou de projet, ça me permet de fidéliser le public en publiant régulièrement du contenu. Quand je fais mon petit truc dans la rue, je sais que j’aurai non seulement le public qui passe dans la rue mais aussi le public sur Facebook qui aura vu la photo. Et je peux voir de quel continent sont les personnes qui me suivent. Mon public est très diversifié, il y a de tout, japonais, espagnols …

16) évolution du travailEst-ce que tu as vu une évolution dans ton travail ?
Oui, il y a moins de peur, moins de colère. Parce qu’au début, c’était en noir et blanc, posé sur le sol ou sur les murs assez violemment. Au fur et à mesure ça s’est beaucoup plus esthétisé : il y a moins de revendication, plus de précision dans le trait, plus de pose et d’intégration dans la ville.

On a vu ta technique évoluer, les “O” sont devenus des volutes, des fleurs, et même du figuratif avec le personnage que tu as fait à Mulhouse.
À Mulhouse, le personnage au départ ce n’était pas moi mais Luca Ledda. J’ai “ épidémisé ” une œuvre qui existait déjà. Sur le M.U.R de Mulhouse, comme l’œuvre des artistes qui participent au projet est effacée tous les mois, j’ai pris le parti, au lieu de partir sur un mur blanc, de réutiliser celle existante. Comme il avait une espèce de trappe dans le ventre, il était en train de voler au milieu des fleurs, j’ai fait partir l’épidémie de son ventre, comme un essaim d’abeilles et ça a tout rempli. Là c’était chouette car ça faisait comme une animation pour le public.

8) Sables animésTu as eu le temps d’échanger avec eux ?
Oui, je suis restée 5-6 jours entiers à peindre, ça m’a permis de parler avec eux. J’aime bien travailler de façon intense, jusqu’à l’épuisement, je l’avais fait pour les 1km de digue entre Hermanville et Lyon sur Mer pour les Sables animés. J’ai joué dans le sable pendant 2 jours !

Qu’est-ce qui t’intéresse dans ce genre de projet ?
Ce que j’aime bien c’est que les gens, au début rigolent et à la fin ils se posent beaucoup de questions. J’aime bien engager cette réflexion, mais au début ils me prennent pour un fou !
Quand je suis dans ce cas de figure, je peins, je lâche tout, je me mets dans ma bulle, c’est le cas de le dire !

As-tu déjà pensé à l’Art-thérapie ?
[NDLR : L’art-thérapie est une forme de psychothérapie qui utilise la création artistique (dessin, peinture, collage, sculpture, etc …) pour prendre contact avec sa vie intérieure (sentiments, rêves, inconscient, etc …)] Oui, j’en ai déjà bénéficié moi-même. C’est d’ailleurs ce que je voulais faire comme travail au départ. À la sortie des Beaux-Arts, j’ai été professeur pendant trois ans au lycée et j’ai commencé à vouloir être art-thérapeute. J’aime bien ce travail car on n’est pas thérapeute, on est surtout là pour assister les patients, les lancer dans un projet, ne pas leur donner de barrière et après c’est au psychiatre d’analyser ce qu’ils ont produit. J’aurais bien aimé être au contact de ce genre de personnes.

Tu as posté une vidéo sur Facebook où tu expliquais un peu le côté viral de ton œuvre, je veux bien que tu nous en dises un peu plus.
Pour moi c’est mon émotion ou mon énergie que je pose sur le sol. Quand je suis en colère, c’est en noir et blanc, c’est grossier. C’est plus des warnings pour dire aux gens de faire attention. Par exemple quand je fais une épidémie sur une boîte où l’on peut acheter des préservatifs parce qu’elle est complètement bousillée, c’est pour dire aux gens que s’ils ne font pas attention, s’ils laissent les choses en l’état, les jeunes ne pourront plus en prendre. Dans ce cas de figure, c’est l’émotion colérique mais il y aussi des cas où je suis gai et où je peins dans des petits trous abîmés, j’embellis, c’est mon émotion du moment qui dicte ma façon de peindre. Soit je suis bien, soit je suis mal, et en me baladant je trouve le lieu où me poser. Ça se rapproche beaucoup d’un skateur ou de quelqu’un qui fait du surf qui cherche un endroit pour être bien afin de pratiquer ce qu’il sait faire. Moi je suis pareil, je me balade en ville ou dans la campagne et je cherche un endroit où poser mon émotion. C’est aussi dû au fait que je ne peux rien garder, je suis comme une éponge si je garde toutes mes émotions, j’explose. C’est une manière pour moi de lâcher tout.

Peux-tu nous expliquer ton nom d’artiste : “Epi2mik” ?
Oui, c’est à cause de Joël Hubaut. [NDLR : professeur aux Beaux-Arts] C’est un clin d’œil, car il travaille aussi sur le côté viral, il avait fait une exposition qui s’appelait “
Épidémie”. J’ai transformé le “ dé ” en “ 2 ” comme la suite, la suite de la viralité sur Caen, puisqu’il travaillait aussi sur Caen.

Tu fais de plus en plus d’œuvres sur papier, est-ce qu’il y a une raison à cela ?
En fait, je fais toujours autant d’œuvres sur papier que dans la rue, la différence c’est qu’avant je jetais mes œuvres ou je les mettais dehors. Avant j’avais énormément de mal à montrer ce que je faisais sur toile ou sur papier, alors que maintenant je les garde, j’en prends plus soin. Ça vient aussi du fait que mon travail est de plus en plus minutieux, il me prend de plus en plus de temps et il y a un côté plus “précieux” pour moi qui s’est installé. Depuis 2 ans je prends beaucoup de plaisir à dessiner. Avant c’était plus un exutoire et maintenant c’est un réel plaisir. Maintenant je me sens de mieux en mieux, j’ai moins besoin de lâcher des choses noires. Ça se voit même dans mes dessins car c’est plus coloré, plus lumineux. Ma femme aussi a eu un impact très important sur mon travail dans les trois dernières années, grâce à elle je me suis intéressé à tout ce qui est chakra et énergie.

9) caféComment t’es venue l’idée de l’utilisation du café ou du vin dans tes œuvres ?
Par accident, j’aime bien dessiner le matin ! Souvent les plus belles choses ont été faites par accident. C’est aussi ma manière d’effacer : quand tu es en train de dessiner,  tu fais des erreurs, une petite tâche de vin ou de café et tu récupères le dessin. Ça m’arrive souvent, quelquefois je m’amuse à faire des mandalas en noir et blanc très lumineux, un accident arrive, et tu te retrouves avec quelque chose de très coloré entouré de noir. Ce n’était pas du tout ce que tu avais prévu au début, j’aime bien laisser aller les choses.

Chez toi il n’y a pas de croquis préparatoire ?
Non, je n’arrive jamais avec une idée préconçue. Comme à Mulhouse, je ne me suis pas dit avant que j’allais reprendre l’œuvre précédente. Le galeriste m’a demandé de quelle couleur il fallait repeindre le mur, mais quand j’ai vu ce qu’il y avait dessus, je me suis dit que j’aimais bien la trame du personnage. L’idée m’est venue de le rendre malade et après l’exploser en particules très colorées.

Pour résumer : tu travailles sur l’instant avec une très forte adaptabilité .
Oui, je ne cherche pas à ce que mon travail se voie, je cherche à l’intégrer le plus possible. Souvent à posteriori, je me rends compte que les couleurs que j’ai utilisées, sont celles qui m’entouraient lorsque je peignais. Je n’y fais pas attention en fait.

Est-ce que tu as un atelier maintenant ?
Oui, je vais en monter un. J’en ai déjà monté trois mais à chaque fois ça ne s’est pas fait au final ou alors c’est parti en cacahuète ! Cette fois-ci je vais prendre mon temps.

Tu préfères la quiétude de ton atelier ou l’adrénaline de la rue ?
Les deux. C’est pour ça aussi que je vais quitter Caen, c’est pour respirer : maintenant tout le monde me connaît. Je peux peindre au grand jour, ça ne dérangera personne du tout.
Il y a ce petit côté adrénaline que j’aimais bien et qui maintenant a disparu.

10) escargotAs-tu eu des supports originaux ? Nous avons pu découvrir tes œuvres sur le mobilier urbain, les voitures, des pièces entières et même un escargot !
L’histoire de l’escargot c’est rigolo car j’étais en retard pour donner mes pièces à exposer au “Cabinet d’amateurs”, ils m’ont envoyé deux mails pour me dire de me presser. J’ai peint l’escargot et j’ai mis la photo sur la page Facebook en disant : “Il est parti, il arrive.” C’était pour leur dire que, oui je pensais à eux…

Sur quel support original as-tu préféré peindre ?
Le camion en rave-party j’ai adoré. Je devais peindre à la Guinguette du Chaos en free-party, pour Hybride. Il a plu pendant deux jours. La terre était trop molle, le chapiteau s’est écroulé. On a mis tout le matériel dans une petite cabane en pierre qu’il y avait au milieu du champ et on a mis tous les camions en cercle autour pour se protéger. C’est là que j’ai commencé à peindre sur un camion. C’est une très bonne expérience de peindre sur un camion devant tout le monde pendant un concert, en plus il pleuvait  alors je devais me battre en essuyant constamment, c’était vraiment un combat. Le “Préau chaud” aussi, pour le collectif Ecuyès, j’ai beaucoup aimé voir tous ces concerts différents, toutes ces ambiances différentes et voir mon œuvre grossir au fur et à mesure. Je me retrouvais avec des toiles d’araignées, ça me faisait naturellement des matières, c’était bizarre ! À la fin il n’y avait presque plus de partie vierges, il y avait de la peinture partout, sur le mur, sur le sol… ça ressemblait à mon premier atelier. C’était terrible ! 17) Préau Chaud

Qu’est-ce que ça fait de peindre en “live” pendant un concert ? Ça change quelque chose par rapport à la rue ?
Bizarrement, non. J’ai cette faculté à me mettre “dans” ma peinture. Dès que j’ai le pinceau à la main, c’est comme si plus rien n’existait autour. Et quand j’arrête, je me retrouve avec ma bière et le concert.C’est un peu comme si je passais dans une autre dimension, un peu comme quand tu prends de la kétamine, tu pars très loin et tu reviens.Mais là c’est juste le fait de peindre qui me met dans cet état, je me retrouve dans la couleur, la texture …

Est-ce qu’il y a un support où tu te dis : non, jamais je ne ferais ça.
Oui, les monuments historiques, on ne peut pas s’attaquer à ce genre de choses. Sinon, je ne fais pas la différence entre art décoratif ou art pur. Du moment que peindre me permet d’envoyer un message et de poser quelque chose, c’est ça l’important.

12) Land Art - vallée des jardinsOn a pu aussi admirer tes quelques œuvres de Land Art, travail avec les pétales de fleurs ou la mousse, comment t’es venue l’idée ?
Oui c’est sur ce genre de choses que j’ai pu travailler aux Beaux-Arts mais j’en ai fait très peu. Ça demande énormément de temps. Pour celui avec les pétales, deux personnes m’ont vu faire en direct. Deux personnes âgées, un couple, ils sont restés trois heures avec moi. Ils ne comprenaient pas ce que j’étais en train de faire. Quand j’ai fini, j’ai pris les photos, l’homme est venu me voir et il m’a confié qu’il n’avait jamais vu un spectacle comme celui-ci. C’était à la Vallée des jardins, j’étais parti pour peindre un ancien arrêt de bus en bois pour se protéger de la pluie, qui est tout au fond, il est complètement abîmé, rempli de tags. J’ai commencé à le peindre, il s’est mis à grêler très fort, je me suis abrité dessous. Là j’ai vu tous les pétales avec la grêle qui tombaient, ça faisait comme une pluie rose et je n’ai pas pu m’empêcher. Je me suis mis sous la pluie, et j’ai tout agencé au fur et à mesure que ça tombait. Ça fait partie de ma “tripophobie” aussi, j’ai commencé très jeune à faire ce genre de choses. Je me rappelle, j’étais invité à une fête chez un ami, je suis arrivé en ayant déjà commencé l’apéro avant. Quand on est arrivés, je me suis aperçu qu’au sol il y avait des graviers rouges et gris sur le sol. J’ai commencé à trier et à arranger les graviers dans une énorme spirale. J’ai passé toute la fête à faire ça. Je n’ai profité de rien, à part de ça mais j’ai passé un très bon moment. Les gens venaient voir ce que je faisais, ils déplaçaient même leur voiture pour que je puisse continuer ma spirale.

13) collab AdeyEst-ce que tu as fait des projets ou des collaborations qui t’ont marqués ?
Je pense qu’à Rennes je vais en faire plus, j’ai déjà des contacts là-bas. Pour me resocialiser. Oui, la collaboration avec Adey, mais aussi les collaborations qui ne sont pas voulues, pas planifiées. Comme la collaboration avec Murmure. Dans la descente de la Fac, où passe le tram, j’ai commencé à peindre sur le local électrique. J’avais mis un pot de peinture renversé sur le toit, ça faisait des coulures. Ensuite des tagueurs ont écrit dessus, des enfants qui ont mis des messages, j’ai laissé tomber. J’y suis retourné juste pour faire le tour au pinceau, après Murmure y a collé son personnage représentant un graffeur. J’y suis allé après pour refaire les bulles.

5)collab MurmureIl n’y a pas eu de concertation entre les tagueurs, l’agence Murmure et toi ?
Non, aucune communication, mais j’ai compté : il y a six collaborations en 10 ans sur la même œuvre. Je trouve ça génial parce que ça instaure un dialogue entre peintres sans jamais se voir.

Ça ne te gêne pas alors qu’on complète tes œuvres comme ça ?
Non, pas du tout, du moment qu’il y a du respect, ça ne me pose aucun problème. Par contre il existe un courant de graffeurs qui ne font que recouvrir les œuvres, avec leur nom le plus souvent ; Il faut aussi que quelqu’un à qui ça ne plaît pas puisse refaire un dessin esthétique par-dessus. C’est une façon de s’exprimer.

Est-ce que tu peux nous parler du projet Vénus contre le cancer du sein ?
Sur ma page, j’avais publié une photo d’une page de magazine sur laquelle j’avais travaillé. C’était un corps de femme qui avait un voile sur le devant, on voyait les formes, c’était magnifique et j’avais fait plein de bulles sur son voile. La responsable du projet avait vu ça et m’avait demandé si ça m’intéresserait de participer à ce projet. J’ai répondu oui, la pièce a été vendue aux enchères au profit de la lutte contre le cancer. Je vais recommencer bientôt pour une amie qui a eu cette maladie et s’est faite photographier pour le projet. Donc je vais retravailler sur une photo, mais en couleur cette fois-ci.14) projet vénus photo by Diego Quagliotti

Tu as eu des commandes pour Nordik Impakt, La Presqu’île en fête ou les sables animés, comment ça se passe ?
Je suis assez autiste dans mon travail, avec les organisateurs ça ne s’est pas forcément bien passé sur le moment ou après la prestation, mais quand ils voient le résultat final ils sont enchantés. Comme pour Nordik Impakt qui m’ont reproché de ne pas m’avoir vu pendant le festival, après avec le recul ils ont vu que j’avais fait une centaine de pièces dans la ville pendant les trois jours. Dans la commande, j’avais une dizaine d’endroits de précisés, je devais juste faire mes cercles et mettre le chiffre 13 car c’était le 13ème Nordik Impakt.

15) Nordik ImpaktLa Ville te fait des commandes mais en même temps t’interdit de peindre en ville ?
Oui c’est dissocié, quand ils font une commande, ils s’occupent de la police, gendarmerie etc… Mais quand je peins dans la rue, eux ne sont pas critique d’art, ils ne sont pas là pour dire si c’est joli ou pas, ils appliquent la loi. Tu as le droit ou tu n’as pas le droit. Un point c’est tout. Mais à Caen ils n’ont pas été vaches avec moi, en 10 ans j’ai dû être arrêté deux fois mais à chaque fois c’était pour un rappel à la loi, alors qu’ils auraient pu me mettre des grosses amendes ou m’incarcérer. Sur Hérouville aussi ils ont été cools, ils m’ont arrêté une fois mais ils m’ont bien fait comprendre qu’ils ne m’arrêteraient plus.

Quels sont les street-artistes qui te plaisent en ce moment ?
Il y a des artistes qui me plaisent d’autres moins, surtout dans le collage. J’aime bien tout ce qui est un peu poétique ou alors des gens comme Toctoc, ça me fait beaucoup rire ! Ceux qui détournent ce qu’ils trouvent dans l’environnement urbain comme Abraham avec les panneaux de signalisation.

Que penses-tu de la démocratisation du Street art ?
C’était à prévoir, dès que quelque chose marche un peu dans le monde de l’art, c’est forcément réutilisé. C’est le but du jeu.

Et toi, tu accepterais de collaborer avec une marque ?
Oui, ça ne me dérangerait pas. Si on me laisse le choix et que j’ai la liberté de faire ce que je veux, ça ne me pose pas de problème.

Des gens pourraient te dire que tu vends ton art.
Ce n’est pas mon avis, tant qu’on ne t’impose rien ça va. Je pourrais toujours faire ce que je veux dehors. L’un n’empêche pas l’autre.

Est-ce que tu vois d’autres choses à nous dire ?
Juste remercier tous les gens qui m’ont fait confiance, qui ont contribué à ce que l’épidémie grandisse, comme Emeric ou Pascal. [NDLR : Pascal Dickens, autre grand acteur de vie culturelle alternative caennaise] C’est ce qui manque à Caen, des gens qui n’ont pas peur de contribuer à un projet qui n’est pas forcément censé être rentable, juste pour l’art.
Il y a des villes où tu sens que ça envoie derrière, on sent qu’il y a une dynamique. Le fait que la Presqu’île soit rénovée, je pense que ça ne va pas arranger les choses… C’est comme lorsqu’on était aux Beaux-Arts, on avait une vieille école mais c’était dynamique, il fallait trouver les cours dans la ville, on rigolait, on était toujours en mouvement, ça créait une dynamique de travail. Alors que là, ils ont une belle école mais tu sens qu’il ne se passe pas grand-chose dedans. Et ça c’est dommage, ça a éteint un peu cette flamme, cette envie.

6) in situ ArlesQuels sont tes projets ?
Là je me concentre vraiment sur ce que je fais en ce moment, j’en ai beaucoup, le mur de Toulon qui est énorme, je vais aller voir des amis à Marseille où je vais peindre dans la ville et aussi Rennes. Je vais refaire la déco d’une discothèque à Val d’ Isère. Je fais aussi une expo une fois par an au “cabinet d’amateur” à Paris. Pour finir, je vais au Maroc au mois de juillet, pour le festival In situ, Hors les murs. Je l’avais déjà fait à Arles il y a deux ans, cette année on le fait à Marrakech. Le Street art est bien développé, là-bas. D’ailleurs c’est chouette de voir que cet art s’est démocratisé partout, même dans des pays moins évidents comme le Liban par exemple.

C’est une volonté que tu as de bouger ?
Oui, une fois que j’ai perdu mon atelier, j’ai peint un peu partout dans Caen et je pense en avoir fait le tour ;  j’ai envie que mon épidémie se propage hors de cette ville.

Dernière question, la question Saint-Exupéry : dessine-moi un Oiseau.
-> Retrouvez le dessin de réalisé par Epi2mik dans l’Oiseau #17.

 

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Propos recueillis par Morgane Podeur
Photos : Epi2mik