Pigeon vole

La hype Birdman n’avait pas besoin de ça, mais le triomphe du film aux Oscars n’a fait qu’augmenter l’excitation française de le découvrir. Alors, grosse claque chef-d’oeuvresque ou pas ? Définitivement non.

Avant tout, Birdman se doit d’être salué sur deux points. Le premier est l’interprétation excellentissime de l’intégralité du casting. Tous sont d’un naturel absolu et livre des prestations qui feront date dans leurs carrières respectives. Michael Keaton, Edward Norton, Naomi Watts, Emma Stone et Zach Galifianakis sont au sommet de leur art et Alejandro Gonzalez Innaritu prouve encore son immense maîtrise de la direction d’acteurs. Le second point est bien évidemment le dispositif de mise en scène qui donne l’impression d’assister à un seul long plan-séquence. Cette performance de réalisation pourrait n’être que de l’esbroufe excepté qu’elle sert véritablement une impressionnante dynamique de fluidité permettant de passer d’un personnage à l’autre avec aisance mais aussi de réinventer l’ellipse et l’idée même de montage. Il me faudrait des pages entières pour expliquer en quoi, d’un point de vue purement cinématographique, Innaritu travaille son médium en profondeur et, en un sens, le transcende. Je ne m’étalerais donc pas dessus mais le réalisateur mexicain vient de poser là un film que les amateurs de défis techniques et de mise en scène performante devraient décortiquer pendant encore quelques années à l’instar du Gravity de son comparse Alfonso Cuaron.

En cela, pourquoi le film ne me convainc pas totalement ? Les réponses sont à trouver dans la narration et le discours de Birdman. Pendant 1h30, Innaritu réinvente une forme qui lui est chère, celle du film choral (déjà à l’oeuvre sur 21 Grammes et Babel). Chaque personnage existe donc en soi, indépendamment ou avec les autres, dupant ainsi l’idée que tout devrait tourner autour du personnage de Keaton. Birdman étant un film de coulisses qui se passe presque intégralement dans un théâtre, cette narration fragmentée selon le point de vue des personnages, mais ramassée par une caméra fluide et omniprésente, offre une adéquation totale du fond et de la forme. On reste avec Keaton et Norton puis on rejoint Galifianakis qui vient poser une question à Watts et ainsi de suite. Et ce, sans perdre ni les enjeux, ni la notion de l’existence hors-champ des personnages. Les mécaniques d’identification et d’implication spectatorielle sont ainsi travaillées de façon réellement excitante et impactante en termes d’émotions. Bref, Innaritu sait ce qu’il sait faire le mieux, parler de personnages et de leurs relations.

Alors pourquoi diable faut-il tout jeter aux orties dans la dernière demi-heure ?!! Innaritu se casse à faire exister TOUS ses personnages pour, in fine, ne se concentrer que sur les atermoiements et le parcours attendu de Keaton. C’est littéralement d’une paresse sans nom car tous les seconds-rôles finissent par sortir du récit, toutes les histoires secondaires sont avortées afin de se livrer à une étude en règle de l’acteur has-been en quête de gloire. Si encore tout cela était innovant mais non, c’est attendu, schématique et plat. Et ce avec toute la sympathie qu’on peut avoir pour Keaton et son personnage.

Birdman révèle aussi un côté assez fumeux dans ce qu’il essaye de dire sur le métier d’acteur, son propos principal. Pour qui a pu observer ou vivre les choses de l’intérieur, Innaritu saisit certains codes de l’univers du spectacle vivant avec une grande subtilité. Le problème est toujours la minute qui suit où le scénario enfile les perles et les banalités confondantes sur ce milieu nombriliste (déjà vu 100 fois ailleurs dans d’autres films). Si le grand projet du film est d’observer au plus près ce qu’est le métier d’acteur, le tout vire à une bête psychanalyse qui s’écoute parler. Et vas-y que je suis névrosé, incompris, que j’ai besoin d’amour, que je ne sais plus si je suis mon personnage ou moi,…. Du baratin actoral : chiant, vain et autocentré. Pire, ce discours se pense intelligent et novateur quand la résolution de tout ça est une poésie à deux sous et l’évidente rédemption familiale et artistique. Et je ne parle pas du personnage de la critique, complète caricature dont la confrontation avec Keaton reste un grand moment de bêtise et d’enfoncement de portes ouvertes, autant qu’un règlement de comptes inapproprié.

Sur l’industrie, selon comment l’on se place, on adhérera ou pas à la vision caricaturale offerte. En gros, il y a l’art et les films commerciaux, représentés ici par le théâtre (lui même métaphore d’un cinéma indépendant et d’auteur) et les films de super-héros. Une espèce d’adhésion totale au discours sectaire de la marge et de la masse avec ce que cela comporte de suffisance. Non, tous les films de super-héros ne sont pas d’abrutissantes conneries. Oui, il y a du « théâtre » de merde. Et le fait d’appartenir à l’une ou l’autre de ses catégories ne doit pas susciter une immédiate légitimité ou un a priori mesquin. Malheureusement, j’ai bien peur que le fait de servir sur un plateau d’argent un discours comme celui-ci soit, dans ce pays, une preuve immédiate de la qualité du film.

Je dirais donc de Birdman qu’il est un film New Yorkais, il est chic, plutôt cultivé mais peut aussi se montrer particulièrement snob et bête. Aussi impressionnant soit-il dans sa réalisation et les performances de ses acteurs, il est finalement trop facile et condescendant dans son discours pour susciter ma pleine adhésion.

Un film bon et décevant à la fois.

TEXTE : Adrien Beltoise