Pas sortis de l’auberge…

Par Adrien Beltoise

A peine remis d’une année 2015 qui, cinématographiquement parlant, aura été inversement proportionnelle à la shitstorm tombée sur notre cher hexagone, 2016 à décidé de frapper fort. BOUM (désolé), 6 janvier, le Tarantino nouveau est arrivé !

Et c’est là que je me souviens qu’il ne faut pas trop s’emballer non plus, car Django Unchained avait aussi ouvert l’année 2013…

Or, et sans railler une seconde la passion légitime l’entourant, le southstern Django avait fait l’effet pour moi d’une petite douche froide. Comme si l’addition western + l’esclavage en toile de fond + casting de ouf + QT n’avait pu produire dans ma tête qu’un chef d’oeuvre d’office, forcément perdant au petit jeu idiot des attentes vs le résultat. Au-delà de ça, c’était aussi, pour moi, l’intrigue la plus linéaire de Tarantino, son film le plus mal monté (renforçant le sentiment d’inégalité structurelle du métrage) et le personnage principal me laissait complètement froid. N’ayant pas grande passion pour Jackie Brown non plus, j’avais finalement mis ma déception sur l’idée que la blaxpoitation ne réussit simplement pas à Quentin Tarantino avant qu’une seconde vision me le confirme. L’idée n’est pas de refaire le match Django, mais il était important de replacer le fait que je ne partais pas gagnant et que je ne m’étais pas hyppé (régime 0% bandes annonces et articles) sur le northstern Les Huit Salopards. Ce afin de limiter mes attentes sur ce qui restait encore un énorme fantasme : un nouveau western, au moins aussi brillant que Kill Bill 2, proposé par l’un de mes cinéastes préférés (et l’un de nos plus grands, cela va sans dire).

Me voilà donc devant ce remake westernien et avéré de The Thing qui enferme Kurt Russell et ses copains dans une auberge du Wyoming, en plein blizzard, sur une partition d’Ennio Morricone (filiation filée). Le tout pour convoyer Jennifer Jason Leigh, dans un rôle miroir de l’Agnes de La Chair et le Sang mais version redneck consanguine, jusqu’à une belle cravate en chanvre et 10 000 dollars. Sauf que dans l’auberge, personne ne semble vraiment être qui il devrait être (tu la sens ma filiation filée) entre un Custer grabataire (Bruce Dern, génial), un black super sapé (Fucking Jackson), un chicanos patibulaire (Demian Bichir), un rosbif poli (Impérial Tim Roth), un cow-boy obsédé par son brushing (Michael Madsen, bombe de charisme) et un futur shérif fini à la pisse (Walton Goggins, insupportable puis démentiel). Ils vont devoir passer deux jours ensemble, établir le planning de vaisselle et tout ça sans que personne n’ait son pyjama et sa brosse à dents. Le week-end va être long et sanglant.

J’arrête tout de suite ce suspense digne d’Opération Kino : non seulement Les Huit Salopards répond à toutes ses promesses mais il les surpasse de la plus belle des manières.

Et pourtant, comme je disais, c’était pas gagné et ce même dans la salle.

Car mes inquiétudes se vérifiaient. Il y avait quelque chose de Django Unchained dans ses premiers chapitres laborieux. Comme si Tarantino, qui s’autocite depuis très longtemps, avait décidé de répondre à ses détracteurs en se caricaturant à l’extrème. L’iconoclasme des personnages semble forcé, le verbiage est incessant, l’introduction des personnages et des enjeux est mécanique, passant de l’un à l’autre comme si on lisait à la suite leurs fiches d’identité, QT installe une tension de pacotille en disposant des panneaux ATTENTION C’EST IMPORTANT partout, etc…. Bref, point de fluidité mais plutôt une mise en place quasi-théâtrale des forces en présence et du cadre dans lequel elles évolueront. Sauf que la sauce ne prend pas, habitué que nous sommes aux Tarantinades et donc à l’attente cher à Hitchcock mais qui tire trop à la corde comme son prédecesseur. Pendant 1h30, sans m’ennuyer pour autant, j’étais persuadé d’être devant le film le plus faible de Tarantino. Mais aussi, paradoxalement, son plus beau.

Esthétiquement, Les Huit Salopards est irréprochable. Outre l’idée géniale de magnifier le film par l’utilisation fétichiste du 70mm, format des grands espaces, alors que le film est majoritairement un huis-clos dans une auberge. Choix qui rejoint la note d’intention du film d’enfermer LE genre des grands espaces dans une boîte. C’est toute la qualité de fabrication du grand cinéma qu’on kiffe qui s’exhibe fièrement. La direction artistique poursuit l’histoire, l’emmène dans d’autres directions, complète les propos par le soin apporté au fait que costumes et accessoires doivent raconter eux-aussi des histoires. Et que dire de ce cadre foisonnant, de ces choix d’axes, de découpage ou simplement de plans qui rendent chaque scène évidente et réinvente, 2h00 durant, le même espace avec une inventivité démentielle. Bref, du grand art.

…j’en étais où ? Ah oui, dans mon siège, à attendre que ça décolle ! Et comme souvent, c’est par Monseigneur Samuel L(a Classe) Jackson que ça va partir en cacahouète lors d’une scène intense, sans rapport direct avec l’intrigue mais qui, indéniablement, propulse le film pour que jamais il ne redescende mais continue de s’élever avant de se clore magistralement. Entretemps, ce n’est pas un spoil de vous le dire, ce sera une véritable boucherie. Les effets-spéciaux, bien dégueulasses (à ce titre, c’est peut-être le Tarantino le plus craouache) donnent la part belle aux explosions de têtes et aux effusions insensées (une balle = un litre de sang) dans la lignée Sam Peckinpah déjà en oeuvre sur Django. Pour les amateurs de gore, dont je fais partie, c’est miam à tous les étages. Mais cette boucherie fun et couillue (qui n’est qu’un aspect mineur du film) ne serait absolument rien sans le pack Tarantino : retournements de situations, dialogues qui claquent, humour noir bien serré, badass attitude des protagonistes et, ici, cet élégant twist qui nous retourne comme un gant et éclaire les errements, tous volontaires, de la première partie au point d’en annuler le ressenti mitigé et de bien claquer le beignet de ma gueule de couillon.

Je vais vous laisser là car il est dur pour moi de parler sans éventer mais au-delà d’être le plus abouti des westerns sauce Tarantino, sachez juste que Les Huit Salopards n’est finalement rien de moins que l’histoire d’une mise en scène. Mise en scène qu’il faut décortiquer à la manière d’un whodunit pour en dégager les acteurs et les spectateurs. Et mise en abyme phénoménale du travail de Tarantino depuis ses débuts. Comme à l’accoutumée, QT réussit un film de et sur le cinéma en faisant travailler de concert à un niveau absolu tous les éléments composant un film mais aussi sa réception émotionnelle et métafilmique par le spectateur. Ce qui à toujours été son style bien au delà de la façon dont certains le caractérisent, à coup de violence décomplexée, d’amoralité jouissive (il n’y pas un seul des huit salopards pour rattraper les sept autres), d’un catalogue de références et de fétichisme de pieds qui n’en sont qu’une façade.

C’est peut-être en cela que Les Huit Salopards à tout pour devenir le meilleur film de son auteur (le temps et d’autres visions nous le diront), il n’y a pas simplement tout ce qu’on attend d’un Tarantino, il y a tout ce qu’on attend d’un grand film et bien plus encore.

Bonne année 2016 !