Hôtel California

Ce qui est pas mal avec Paul Thomas Anderson, c’est qu’il n’est jamais là où on l’attend. Ses projets émergent toujours d’on ne sait où et trace pourtant le parcours cohérent d’un cinéaste ambitieux. C’est bien simple : chaque film est pensé pour devenir un masterpiece. C’est d’ailleurs aussi là que peut se trouver la limite, autant d’envies de grandeur peuvent rendre le résultat écrasant. D’autant plus quand c’est l’œuvre d’un cinéaste exigeant. Alors, est-ce que cette adaptation du livre de Thomas Pychon ploie sous le poids de ses ambitions ?

A l’aube des 70’s, dans la moiteur de la chaude Californie, nous suivons Larry « Doc » Sportello, un détective privé sous substance et anti-héros notoire. Tel le Dude de The Big Lebowski en pleine descente d’acide, il se retrouve embarqué dans un imbroglio romantico-narco-kidnappo-contre-espionnagique sans queue, ni tête. L’occasion de suivre son enquête décousue et son errance dans les rues de LA alors qu’il est camé jusqu’au fondement.

La magie du cinéma, c’est aussi de pouvoir nous replonger avec crédibilité dans une époque. Et même si celle-ci implique des rouflaquettes, des teintes maronnasses et des coupes de cheveux zarbis. De ce point de vue, la reconstitution (minutieuse et impeccable) nous immerge complétement avec le bon goût de ne pas être ostentatoire. La B.O est excellente avec une utilisation consciente des morceaux employés. Quant à la photographie, contrastée et pop, le travail de Robert Elswit y est renforcée par l’emploi de la pellicule qui retrouve le grain des années 1970. Bref, de l’excellent boulot.

Ajoutons à cela un intéressant point de vue sur l’époque, plutôt détaché des révolutions et conflits sociétaux (même si Nixon, Manson et les droits civiques sont bien là) mais très proche d’une population camée et libidineuse. Loin de juger cela comme néfaste, Anderson filme la période avec fascination et bienveillance ce qui rend l’ensemble funky et agréable. Ce microcosme se came, plane et s’envoie en l’air dans la bonne humeur reconstituant une époque insouciante et folle-dingue.

La preuve, encore une fois, de la maîtrise de Paul Thomas Anderson et du sillage qu’il creuse dans sa poursuite de l’esprit du Nouvel Hollywood. Des films d’auteur construits dans le système hollywoodien, où le réalisateur reste la clé de voûte d’un projet à une heure où les studios sont redevenus majoritairement décisionnaires. On peut donc tout reprocher à Inherent Vice sauf le fait qu’il est totalement l’œuvre de son réalisateur. Libre et ambitieux, Inherent Vice agit presque comme un nouveau manifeste avec ce qu’il comporte d’envolées (des moments de mise en scène assez dingues) et de frustrations.

Pour une fois, le marketing du film n’est pas non plus complètement à côté de la plaque. A l’instar de Kiss Kiss Bang Bang, Inherent Vice agit comme une digression ironique sur le polar et le film noir. En constant décalage comique, le film reprend toutes les scènes iconiques du genre mais avec un savoureux pas de côté qui déclenche le franc éclat de rire et accroche à l’intrigue tarabiscotée. Intrigue qui s’avérera vite simple prétexte à suivre une poignée de personnages complètement perchés (l’excellent casting s’éclate) et leurs interactions toxicomanes. C’est quand il répond à ce statut de comédie policière qu’Inherent Vice donne d’ailleurs le meilleur. Les dialogues sont un bonheur, le comique de situation et de caractère marche à fond et le film électrise complètement.

Mais Inherent Vice s’avère moins convaincant quand il s’écarte de cette voie et part sur des chemins plus nébuleux. Au travers d’une voix-off planante, de dialogues qui deviennent confus et de son intérêt limité pour ses enjeux narratifs, le film apparaît quelque peu décousu. Pareil à une réflexion de stoner à la Hunter S. Thompson, Inherent Vice s’avère tour à tour brillant puis légèrement hermétique ce qui, en soi, n’est pas une tare mais peut faire légitimement décrocher sur les 2h30 du métrage (ce qui fut mon cas). Ou au contraire vous agripper totalement comme ce fut le cas de mes camarades lors de la séance.

Tout ça pour dire que je suis bien emmerdé de devoir répondre à ma question initiale. Du coup, je n’y répondrais pas. Je vous laisse aller en salle pour juger et moi je retourne dans mon groupipi.

TEXTE : ADRIEN BELTOISE