Dans les cordes.

Par Adrien Beltoise

J’ai rencontré de multiples personnes au cours de ma vie. Et de façon assez récurrente, quand je donnais mon prénom, certains ne pouvaient s’empêcher de prendre une voix de demeuré pour scander « Adriennnnnne !!! ». Petit, forcément, je n’avais pas saisi la référence et le jour où j’ai appris que ça venait du film de boxe Rocky, ça ne m’a fait ni chaud ni froid.

Si j’avais une Delorean, je ferais beaucoup de choses mais nul doute qu’à un moment j’irais me mettre une gifle pour m’enjoindre à m’enfiler toute la saga Rocky Balboa dès que possible et être fier de cette référence patronymique. Parce que j’ai découvert très, très récemment l’entièreté de cette franchise, en prévision de ce Creed, et la suite n’a été qu’une série d’uppercuts fracassants. Ainsi, malgré la fraîcheur de cet avis, je tiens Rocky pour l’une des sagas les plus cohérentes et fascinantes de l’histoire du cinéma et, surtout, son héros éponyme pour l’un des plus beaux personnages jamais inventés. Ouais, rien que ça ! Pas mal pour un demeuré qui scande « Adriennnnnne !!! ».

C’est dire aussi que les quelques jours me séparant du magnifique Rocky Balboa et de ce spin-off étaient intenables. Je voulais revoir Rocky, le plus vite possible, passer deux heures avec lui comme on le voudrait avec un copain bon, humble et attachant. Ce, même si je savais fondamentalement que le projet de Ryan Coogler était d’offrir à un nouveau personnage, Adonis Johnson, fils d’Apollo Creed (le légendaire adversaire de l’Etalon Italien), le devant de la scène avec Rocky comme caution de la mythologie partagée. Idée pas si conne qui, dans le vivier des legacyquels qui nous tombent en pagaille, offre un postulat intéressant sur le papier à un Creed qui pourrait tirer son épingle du jeu. Casse-gueule à mort mais intéressant. Alors fausse bonne idée ? Oui.

Car Adonis Johnson est un personnage en carton. Le genre de héros à 0 % d’intérêt comme n’importe quel scénariste d’Hollywood peut en pondre le matin en allant à la selle. Ni son enfance « difficile » (la moitié en foyer, l’autre avec une cuillère en argent dans le cul), ni son caractère sanguin (c’est une tête de con à la virilité mal placée, soit l’antithèse de Balboa) et encore moins son rapport compliqué à la paternité ne font décoller son statut de héros random. Je me fous de ce personnage, je m’en bats les roubignolles comme pas permis et ce n’est pas le déroulement de l’intrigue, linéaire et balisé comme le plus banal des underdog movie des 90’s, qui changera la donne. Monsieur recommence sa vie ailleurs, trouve une nana (qui est artiste et va devenir sourde, je dis ça en passant car dans le film en vrai on s’en fout mais ça fait chic) puis un putain de mentor avec qui il s’entraîne et s’entraîne encore pour rendre revanche sur la vie via un combat cathartique. Schéma codé et on ne peut plus respectable mais qui se doit d’être subverti et investi avec une vision pour véritablement s’imposer. Surprise, ce ne sera pas le cas !

Après, pas grand chose à dire sur son interprète Michael B Jordan, physiquement super crédible et assez impressionnant en combat, qui fait le taf correctement avec le peu qu’on lui donne mais beaucoup de charisme et de sympathie en compensation. Le problème, c’est que face à lui dans le rôle d’entraîneur, il a un poids lourd du nom de Rocky Balboa.

Un Rocky fatigué et usé, dans le prolongement assez logique du dernier film mais pas forcément toujours raccord avec l’état d’esprit du personnage tracé par la saga (c’est la première fois qu’un autre que Stallone ou John G.Advisen prend la main). Ca se sent notamment dans une interprétation plus posé niveau gestuelle et débit verbal (carte vermeille oblige ?), des dialogues plus convenus mais aussi la gestion des séquences, où les états d’âmes profondément bouleversants du personnage ne prennent pas toujours le temps de se déployer. Ca n’empèche cependant pas d’écraser sa petite larme et de reprendre une grande bouffée d’humanité en pleine gueule, en de nombreux instants, par un Stallone qui n’a jamais eu à prouver qu’il connaissait son alter-ego sur le bout des gants. Merci à lui de sauver le film d’un inintérêt absolu.

Car c’est aussi là que le film est mis K.O, Rocky est un personnage secondaire de ce Creed, mais connu et profondément aimé depuis 35 ans par des spectateurs qui ont suivis les étapes bouleversantes de sa vie à l’écran comme héros. Un personnage qui nous passionne et nous touche comme Adonis Johnson ne pourra jamais, faute d’en avoir le parcours, la carrure ou l’aura. Les scènes avec Rocky sont les plus impactantes et les plus fortes du métrage pour une bonne raison, elles sont celles du film qui aurait vraiment dû se faire, à savoir un Rocky 7 et pas un Creed mort-né dès le concept. Car encore une fois, si l’idée n’est pas idiote vue de loin, un projet comme celui-ci est-il viable au sein d’une franchise qui a toujours eue pour épicentre de son cheminement, de ses thématiques et de ses enjeux un seul et iconique personnage ? Personnage qui donne son nom à la saga au passage. Et bizarrement, il ne viendrait à personne l’idée de faire un spin-off d’Indiana Jones.

D’où une réelle inadéquation entre le projet de Coogler et de la MGM et ce qu’il est possible de faire, à savoir pas grand chose. D’autant plus donc quand le scénario qui est troussé ne trouve d’intérêt que lorsque Rocky est là et s’inscrit dans la redite la plus confondante le reste du temps avec des dialogues et des situations toutes pétées. Si il est louable que le jeune Coogler ait visiblement latitude sur le projet, ce qui est de plus en plus rare à Hollywood, son traitement n’a rien de transcendant ni d’efficace et est un legacyquel comme les autres. Soit une grosse louche de capitalisation sur la nostalgie d’une franchise pour un film qui n’arrête pas de regarder vers le passé tout en essayant de s’auto-convaincre (et les spectateurs avec) du contraire. Avancer à reculons, ne pas prendre de risques (ou alors controlés), s’inscrire dans des rails formatés quitte à niquer l’essence de ce qu’on investit (au pire) ou réciter inutilement et sans vision les plus grosses ficelles de récits codés (au moins pire). Le tout dans un habillage plus ou moins neuf et avec des thématiques rebattues, la meilleure étant celle qui rend métatextuel un projet dont le processus de fabrication en est consubstantiel : la question de la filiation.

Car l’un des rares « enjeux » de ce Creed, c’est bel et bien toujours la même rengaine gonflante et ronflante de filiation contrariée qu’Hollywood sert en réchauffé depuis 15 ans, glorifiant le déterminisme quand le film essaye pourtant de prêcher l’inverse (étant incohérent de facto avec lui-même mais surtout avec la saga). Cette thématique est d’ailleurs traitée de façon si pachydermique et inégale qu’elle apparaît soit systématiquement vaine ou carrément comme un faux prétexte tout pourri pour rendre crédible le héros. Dans les faits, le rapport avec Apollo Creed tient du décorum mythologique, du simulacre de substance plus que d’un réel intérêt narratif.

Niveau mise en scène, si tout cela est plutôt propre et bénéficie de quelques idées et envolées, ce n’est pas le filmage des rounds en plan-séquence directement sur le ring qui fera oublier que la boxe a ici moins d’impact qu’auparavant quand elle était purement cinématographique et brillamment sur-dramatisée. In fine, le film est peut-être celui de son réalisateur de 29 ans, mais sa vision, peu inspirée et symptomatique de notre époque, est tellement raccord avec celle des producteurs qu’on ne verrait pas la différence avec un yes-man compétent.

A l’issue du match, Creed est un film qui mange sévère car pas assez entraîné ni entraînant, et qui, malgré sa reprise sur quelques rounds, finit K.O debout non pas d’être une mauvaise idée mais d’avoir sous-estimé la légende investie. Et au final, d’apparaitre comme profondément inutile au son de la cloche.

Car si Adonis Johnson vit bel et bien dans l’ombre de quelqu’un, ce n’est sûrement pas dans celle de son père, mais dans celle de Rocky Balboa.